L’axis mundi et les trois mondes du chamanisme : la carte universelle

L’axis mundi, ici l’arbre du monde, relie les trois mondes du chamanisme. Inférieur, du milieu, supérieur : comment utiliser cette carte en méditation.
Trois mondes, un arbre et beaucoup plus de nuances qu’une simple carte verticale
Dans de nombreuses présentations contemporaines du voyage chamanique, l’univers est organisé en trois grandes régions : le Monde inférieur, le Monde du milieu et le Monde supérieur, reliés par un arbre cosmique, une montagne, un pilier ou un autre axe permettant symboliquement de passer d’un niveau à l’autre.
La représentation est séduisante parce qu’elle est immédiatement compréhensible.
En bas : racines, terre, animaux et forces profondes.
Au milieu : notre monde, la vie humaine et la nature qui nous entoure.
En haut : ciel, guides, visions et perspectives plus vastes.
Il faut cependant éviter une simplification importante : il n’existe pas une seule doctrine chamanique mondiale ayant adopté exactement la même carte en trois cases.
Le mot chamanisme recouvre une grande diversité de traditions rituelles et cosmologiques, notamment en Sibérie et dans d’autres régions du monde. Les classifications modernes rapprochent souvent leurs structures, mais les détails peuvent varier énormément d’une culture à l’autre.
Chez les Sakha de Sibérie, par exemple, une présentation ethnographique de Columbia University décrit un monde supérieur comportant plusieurs niveaux, un monde médian où vivent humains, animaux et certains esprits de la nature, et un monde inférieur sombre associé à d’autres êtres spirituels.
Chez les Touvains, on retrouve également une division tripartite du cosmos, même si certaines variantes locales décrivent différemment le nombre et la nature des mondes.
Voilà donc la première règle pour comprendre les trois mondes du chamanisme :
ce sont moins trois cases universelles strictement identiques qu’un motif cosmologique particulièrement répandu, ensuite réinterprété et standardisé dans certaines formes contemporaines de pratique chamanique.
Le Monde inférieur : descendre ne signifie pas aller en enfer
Le Monde inférieur, parfois appelé Monde d’en bas ou Lower World dans le chamanisme contemporain, est souvent la première destination enseignée aux personnes qui découvrent le voyage chamanique.
Et immédiatement, un malentendu apparaît.
« Inférieur » ne signifie pas nécessairement « mauvais ».
Notre imaginaire occidental associe facilement :
- haut = bien ;
- bas = mal.
Ciel contre enfer.
Lumière contre ténèbres.
Dans différentes cosmologies chamaniques, cette opposition est beaucoup moins simple.
Selon les traditions, le monde inférieur peut être associé à des morts, à certains esprits, à la terre ou à des puissances souterraines, mais la symbolique contemporaine du voyage chamanique en fait fréquemment un univers de nature sauvage, d’animaux, de racines et de forces instinctives.
Pour y entrer dans une visualisation chamanique, le pratiquant imagine souvent une ouverture naturelle :
- une grotte ;
- un terrier ;
- une racine creuse ;
- une source ;
- une fissure dans la terre.
Il descend.
Puis le passage s’ouvre sur un paysage.
Forêt.
Prairie.
Montagne.
Rivière.
Le décor varie énormément selon l’imagination et les associations personnelles.
Dans certaines méthodes modernes inspirées notamment du core shamanism, c’est dans ce monde que le pratiquant cherche un animal de pouvoir ou un esprit allié.
Mais il est important de distinguer ce modèle contemporain des cosmologies ethnographiques précises, où les habitants du monde inférieur peuvent être décrits très différemment.
Psychologiquement, cette descente offre aussi une image extrêmement puissante.
Descendre signifie quitter l’analyse intellectuelle pour aller vers :
- le corps ;
- l’instinct ;
- la mémoire ;
- les images ;
- les émotions moins verbales.
Il n’est donc pas étonnant que le Monde inférieur fonctionne si bien comme paysage de méditation et de voyage intérieur.
Nous pensons souvent le psychisme lui-même verticalement.
Quelque chose est « profondément enfoui ».
Une peur « remonte ».
On « descend en soi ».
Le langage avait déjà préparé l’ascenseur.

Le Monde du milieu : notre monde, mais vu autrement

Le Monde du milieu est probablement le plus difficile à expliquer parce qu’il ressemble… au monde dans lequel vous vous trouvez déjà.
Dans certaines cosmologies traditionnelles, il désigne simplement le niveau où vivent les humains, les animaux et différents êtres ou puissances liés au paysage.
Chez les Sakha, par exemple, le monde médian comprend humains, animaux et certains esprits associés aux montagnes, plantes et phénomènes naturels.
Dans le chamanisme contemporain, le Monde du milieu est parfois présenté comme la dimension spirituelle ou non ordinaire du monde quotidien.
Une forêt reste une forêt.
Mais elle peut être perçue comme habitée de présences, de relations et de significations.
Une rivière n’est plus simplement un volume d’eau.
Elle devient un lieu avec lequel on entre en relation.
Cette vision rejoint l’animisme, terme utilisé en anthropologie pour décrire des conceptions dans lesquelles animaux, lieux, objets ou phénomènes naturels peuvent être considérés comme dotés d’une forme d’intériorité, d’agentivité ou de présence.
Il faut toutefois éviter de réduire toutes les formes d’animisme à :
« Tout possède une âme exactement comme un humain. »
Les conceptions sont beaucoup plus variées.
Pour un pratiquant moderne, le Monde du milieu peut devenir un remarquable exercice de présence.
Au lieu de traverser un parc en pensant uniquement à votre téléphone, vous observez :
- les arbres ;
- les oiseaux ;
- la température ;
- les mouvements du vent ;
- les odeurs ;
- les interactions.
Vous ne prouvez pas pour autant l’existence d’un esprit derrière chaque buisson.
Vous modifiez votre relation au paysage.
Et parfois, cette modification suffit déjà à rendre le monde beaucoup moins plat.
Le Monde supérieur : monter pour changer de perspective
Le Monde supérieur, ou Monde d’en haut, est généralement associé au ciel, à la hauteur, à la lumière, aux êtres célestes, aux enseignants ou à certaines puissances spirituelles.
Dans plusieurs cosmologies sibériennes, le ciel lui-même possède plusieurs étages ou niveaux.
La cosmologie yakoute, par exemple, décrit un univers à trois grands niveaux, avec plusieurs ciels dans le monde supérieur et différents types d’esprits qui les habitent.
Dans le voyage chamanique contemporain, on imagine souvent l’accès au Monde supérieur par :
- un arbre immense ;
- une montagne ;
- une corde ;
- une échelle ;
- une colonne de fumée ;
- un rayon de lumière ;
- un oiseau qui monte.
Le décor tend à devenir plus lumineux, vaste ou aérien.
Là encore, il serait tentant d’établir une équivalence automatique :
Monde inférieur = inconscient.
Monde supérieur = superconscient.
Monde médian = conscience ordinaire.
Cette lecture psychologique peut être très utile comme métaphore.
Elle ne doit simplement pas être présentée comme la signification historique universelle de toutes les traditions chamaniques.
Pour un pratiquant moderne, le Monde supérieur peut représenter la recherche de perspective.
Lorsque nous sommes enfermés dans un problème, notre champ mental devient très étroit.
Le voyage imaginaire vers le haut produit le geste inverse :
prendre de la hauteur.
Observer l’ensemble.
Demander :
« Si je voyais cette situation depuis beaucoup plus loin, qu’est-ce qui changerait ? »
C’est presque une technique de recadrage psychologique habillée en cosmologie céleste.
Et c’est précisément ce mélange de symbolisme et de fonction qui rend ces cartes si durables.
L’arbre du monde : l’ascenseur cosmique de l’humanité
Comment passe-t-on d’un monde à l’autre ?
Par un axe.
L’anthropologie des religions utilise souvent le terme latin axis mundi, « axe du monde », pour parler d’un symbole reliant différents niveaux du cosmos.
Il peut prendre la forme :
- d’un arbre ;
- d’une montagne ;
- d’un pilier ;
- d’une échelle ;
- d’un axe vertical.
Dans l’imaginaire chamanique, l’arbre du monde est particulièrement puissant.
Ses racines plongent dans la terre.
Son tronc appartient au monde humain.
Ses branches montent vers le ciel.
Voilà toute la cosmologie réunie dans un seul organisme.
Ce symbole est loin d’être limité au chamanisme moderne.
Les arbres cosmiques et structures verticales reliant ciel, terre et monde souterrain apparaissent dans de nombreuses mythologies.
Mais là encore, similitude ne signifie pas identité historique.
Les humains ont également inventé des pyramides sur plusieurs continents sans nécessairement se téléphoner pour coordonner les plans.
Parfois, certaines formes symboliques s’imposent simplement parce qu’elles sont extrêmement intuitives.
Un arbre est vertical.
Ses racines sont invisibles.
Ses branches touchent symboliquement le ciel.
Difficile de trouver meilleure architecture pour relier trois niveaux.

Pourquoi retrouve-t-on cette carte dans différentes cultures ?

Voilà la grande question.
Pourquoi retrouve-t-on si souvent une organisation verticale du cosmos ?
Il existe plusieurs explications possibles, qui peuvent d’ailleurs coexister.
La première est culturelle et historique : les sociétés voisines échangent des récits, pratiques et symboles.
La deuxième est environnementale : ciel, surface terrestre et sous-sol constituent déjà trois niveaux évidents de l’expérience humaine.
La troisième est psychologique : l’espace vertical se prête extraordinairement bien aux métaphores de conscience.
Nous parlons spontanément de :
- « haute pensée » ;
- « profonde émotion » ;
- « tomber dans le désespoir » ;
- « s’élever spirituellement ».
Enfin, dans le contexte de la transe, les modifications de perception corporelle peuvent produire des sensations de montée, descente, flottement ou déplacement qui trouvent naturellement une expression cosmologique.
Une revue scientifique récente sur les pratiques de transe chamanique souligne justement la diversité des contextes culturels et des techniques tout en étudiant leur point commun : la modification volontaire de l’expérience consciente dans un cadre rituel et culturel déterminé.
Autrement dit, les trois mondes ne sont pas seulement une carte de « lieux ».
Ils structurent une expérience.
Comment utiliser cette carte dans une méditation moderne sans prétendre refaire un rituel traditionnel
Vous pouvez utiliser les trois mondes comme une structure de visualisation très simple.
Commencez par le Monde inférieur avec une question liée à l’instinct :
« De quelle qualité ai-je besoin pour me sentir plus solide ? »
Puis revenez.
Imaginez ensuite le Monde supérieur avec une question de perspective :
« Que verrais-je différemment si je prenais du recul ? »
Puis revenez au Monde du milieu.
C’est essentiel.
Le voyage n’est pas terminé tant que quelque chose n’est pas ramené dans la vie quotidienne.
Une idée.
Une image.
Une décision.
Une phrase.
Un geste.
Sinon, vous avez simplement fait un très beau tourisme intérieur.
Le Monde du milieu reste l’endroit où la vaisselle doit être faite.
Même les grandes révélations spirituelles rencontrent tôt ou tard une éponge.
Questions fréquentes
Quels sont les trois mondes du chamanisme ?
Dans de nombreux modèles contemporains, ils sont appelés Monde inférieur, Monde du milieu et Monde supérieur. Cependant, leur structure et leur signification varient considérablement selon les cultures.
Le Monde inférieur correspond-il à l’enfer ?
Non. Cette équivalence est largement trompeuse. Selon les traditions, le monde inférieur peut être lié aux morts, à des esprits ou aux régions souterraines, mais il n’est pas simplement l’équivalent de l’enfer chrétien.
Que trouve-t-on dans le Monde supérieur ?
Dans certaines cosmologies traditionnelles, différents êtres célestes ou esprits ; dans les pratiques modernes, on l’associe souvent à des guides, enseignants et perspectives spirituelles.
Les trois mondes existent-ils réellement ?
Ils existent incontestablement comme structures cosmologiques et symboliques dans différentes traditions. Leur existence comme lieux objectifs indépendants de l’expérience humaine relève de croyances spirituelles et n’est pas établie scientifiquement.
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